Pour les 15 000 militaires américains juifs, l’exercice de la religion est inégal et nombreux sont ceux qui n’ont pas accès à des repas casher ou ne peuvent pas respecter le Shabbat ou les fêtes
La semaine passée, les États-Unis se sont joints à Israël pour bombarder des cibles militaires iraniennes liées ou non à l’arme nucléaire. Une fois de plus, des milliers de militaires juifs américains sont partis accomplir leur devoir envers la patrie tout en faisant en sorte de continuer à respecter leurs obligations religieuses.
Pour Esther, alors toute jeune soldate juive diplômée d’un lycée ultra-orthodoxe de Monsey, dans l’État de New York, et récemment incorporée dans une très grande base de l’armée américaine au cœur des États-Unis, la prise de conscience de la difficulté de l’observance religieuse, sous les drapeaux, aura été rapide.
« La première semaine, il n’y avait tout simplement pas de nourriture casher. Ils ont essayé de me donner du halal », explique Esther, qui a demandé à utiliser un pseudonyme de façon à garder l’anonymat. « Je leur ai dit : ‘Ce n’est pas la même chose’, ce à quoi ils ont répondu : ‘Comme tu veux, mais tu vas mourir de faim.’ Ils l’ont dit pour rire mais je n’ai mangé que des fruits et des barres de céréales jusqu’à ce qu’ils réalisent que j’étais sérieuse. »
En l’absence d’un aumônier pour plaider sa cause, Esther a dû défendre seule son droit à se faire servir des rations casher. Elle ne comprend toujours pas pourquoi il n’y avait pas de rations casher disponibles, mais au final, l’armée lui en a fourni.
« Ça a été difficile, mais je crois que l’on me respecte maintenant », confie Esther, dans l’armée depuis deux ans au sein d’une unité d’infanterie aéroportée. « Dans l’armée, le plus important est de montrer que l’on est déterminé. »
Son expérience s’est forgée avant la crise actuelle, mais les militaires juifs affirment que les aménagements religieux — que ce soit de la nourriture casher ou l’observance du Shabbat — sont de plus en plus difficiles et pressants à mesure que s’intensifie le conflit avec l’Iran et que les forces américaines se préparent à d’éventuelles représailles au Moyen-Orient.
Pour nombre d’entre eux, la pression s’est accrue depuis le pogrom du Hamas en Israël du 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre à Gaza et un regain des actes antisémites aux États-Unis. Les militaires témoignent d’une hostilité et de tensions accrues sur certaines bases depuis, sans qu’il y ait beaucoup de chiffres.
Maintenant que les forces américaines sont directement impliquées dans des frappes contre l’Iran, les militaires juifs disent vivre un mélange de fierté, d’anxiété et de visibilité accrue.

Ces difficultés — et les efforts qui sont faits pour y remédier — ont été au cœur de cinq jours d’un symposium organisé en Floride le mois dernier par l’Aleph Institute, association à but non lucratif affiliée au mouvement Habad qui vient en aide aux quelque 15 000 Juifs de l’armée américaine.
Fondée en 1981 par le mouvement Habad pour aider les Juifs emprisonnés ou qui se trouvent dans des endroits isolés, Aleph s’est étendue à la Défense dans les années 1990, une fois informée du manque d’infrastructures pour les militaires juifs. Aujourd’hui, l’organisation affirme être en contact direct avec 4 000 à 5 000 soldats et leurs familles dans près de 650 bases dans 50 Etats.
« Qu’il s’agisse d’aider les soldats à avoir accès à de la nourriture casher lors d’un déploiement au Moyen-Orient ou de fournir un seder de Pessah pour les Juifs sur une base à Guam, Aleph fait en sorte que tous les militaires juifs sachent qu’il ne sont pas seuls », explique le directeur des programmes militaires d’Aleph, le major rabbin Elie Estrin, aumônier réserviste de l’Armée de l’air. « C’est l’événement clef de la vie juive au sein de l’armée. »

Se battre pour ses droits
La loi fédérale garantit la prise en compte des besoins religieux des militaires. Mais il se trouve que la pratique est variable — ce qui n’a pas manqué d’appeler l’attention à Washington.
En décembre 2025, un soutien de l’Aleph Institute, le rabbin Sanford Dresin, a témoigné devant la Commission présidentielle sur la liberté religieuse, pour dire que l’Aleph Institute avait dû intervenir à plusieurs centaines de reprises pour s’assurer que des militaires puissent concilier leur devoir et leurs croyances religieuses.
Selon les témoignages évoqués à cette occasion, il est rare qu’il y ait des « repas prêts à manger » (MRE) casher : difficiles à commander, ils sont souvent remplacés par le personnel de ravitaillement, non formé, par des substituts non casher tels que des repas halal ou « sans porc ». Par ailleurs, les moments de formation donnent souvent lieu à des témoignages d’hostilité et les recruteurs oublient fréquemment de conseiller les recrues sur ces questions, souligne Dresin.

« Compte tenu de la place centrale du Premier Amendement dans notre cadre constitutionnel, nous pensons que la question religieuse ne devrait pas être considérée comme une exception », a plaidé Dresin devant la commission du ministère de la Justice. « Ça devrait en faire partie intégrante. »
Parmi la trentaine de cas évoqués par Dresin lors de cette audience, il y a notamment celui de cet ex-cadet du ROTC qui dit n’avoir jamais eu de plat principal casher pendant tout un été d’entraînement à Fort Knox, dans le Kentucky, « en tenue de combat complète, courant entre 12 et 25 km par jour dans les bois avec les armes et les munitions, avec tout le stress qui va avec ». Après des semaines à se nourrir de snacks, de fromage blanc et de fruits, il avait perdu énormément de poids et est revenu anémique, a-t-il dit.
Il y a également le cas de cet officier de l’Armée de l’air qui s’est évanoui lors d’un exercice sur le terrain après s’être vu refuser de la nourriture casher et des congés pour des fêtes juives, ou celui de ces aumôniers et militaires juifs réprimandés pour avoir célébré des offices ou demandé à respecter le Shabbat et d’autres fêtes.
Aleph a également présenté les conclusions de l’enquête approfondie menée par l’Orthodox Union (OU) sur la nourriture casher à bord de trois cuirassés de la Marine américaine. Il est tout à fait possible de manger casher à bord de ces navires grâce à des repas surgelés et des collations, et nombre de marins en bénéficient, mais il n’en reste pas moins que les contraintes, budgétaires et autres, posent de sérieux obstacles, explique le rapport.

« Il est possible de manger casher sur les navires de la Marine, mais cela n’a rien de plaisant, surtout quand le déploiement dure neuf mois », résume Estrin. « Je ne sais pas combien de sandwiches au beurre de cacahuète une personne peut manger. »
Ces témoignages ont eu un impact sur les décideurs politiques. La loi d’autorisation de la défense nationale (NDAA) de 2026, approuvée peu après l’audience de la commission, comprend en effet un amendement qui exige une « parité fonctionnelle et un traitement équitable » pour les rations casher et halal. Le Secrétaire à la Guerre est tenu de soumettre un rapport sur ces disparités avant le 1er juin 2026.
Par ailleurs, les commandants doivent désormais s’assurer que les bases ne sont pas des lieux dans lesquels se pratique l’antisémitisme, qu’il soit physique ou verbal. En novembre dernier, la proposition de la Garde-Côtes de faire de fonder l’interdiction des symboles haineux comme les croix gammées sur leur caractère « potentiellement conflictuel » a rapidement été annulée. En février, une croix gammée dessinée sur le mur d’une salle de bain au centre d’entraînement de la Garde-Côte américaine, dans le New Jersey, a été rapidement retirée et le geste, condamné.
Défendre les soldats
Une grande partie du travail d’Aleph consiste à défendre les soldats auprès des commandants et des agences militaires afin de faire respecter les politiques existantes, explique Estrin.
Il explique qu’un marin juif avait reçu l’autorisation de garder sa barbe, ce qui est généralement interdit au sein de l’armée sauf pour raisons religieuses. Mais au moment de se présenter sur son nouveau navire, un haut responsable lui a ordonné de la raser dans les 24 heures.
Estrin a mis le marin en contact avec l’organisme à but non lucratif Becket Fund for Religious Liberty. Ils ont travaillé ensemble pour demander l’annulation de cet ordre et il a été autorisé à garder sa barbe, précise Estrin.

Estrin pourrait parler des heures durant de tout ce que fait Aleph pour aider les soldats à observer les traditions juives. Comme par exemple cette fois où il a fallu livrer un colis mishloach manot au moment de Pourim par hélicoptère à un soldat déployé à Valdez, en Alaska, en 2019.
« Il était le seul Juif à des kilomètres, et il était vraiment très seul à l’approche de Pourim », se souvient Estrin. « J’ai contacté le chef d’une base à Anchorage – un juif laïc – et lui ai demandé s’il pouvait l’aider. Il avait une certaine influence dans la région, si bien qu’il a pu faire affréter un hélicoptère pour aller jusqu’au navire et déposer ce mishloach manot. Grâce à cela, il a passé un formidable Pourim. »

Estrin se souvient par ailleurs d’avoir reçu un appel au sujet d’un Marine juif stationné en Californie qui voulait entendre le shofar à Rosh HaShana.
« Il m’a dit qu’il pourrait jouer lui-même du shofar pour peu qu’on lui en fasse parvenir un », dit-il. « Ça a demandé un peu de coordination parce que c’était au milieu des montagnes, mais on lui a envoyé ce shofar quelques heures avant le début de la fête. »

Une histoire de service
En dépit des stéréotypes qui tendent à répandre l’idée qu’il n’y a pas de Juifs au sein de l’armée américaine, les Juifs représentent près de 1,5 % des militaires américains, plus ou moins la même proportion qu’au sein de la société américaine, explique Aleph.
(D’autres sources estiment de 0,4 % à 1 % la proportion de Juifs au sein de l’armée.) Il y a toujours eu des cas d’antisémitisme au sein de l’armée mais pour nombre de Juifs, être militaire est une façon d’affirmer leur appartenance à la nation américaine et de prouver, comme l’affirme le National Museum of American Jewish Military History, qu’« un Juif peut être patriote et un patriote peut être juif. »
Pendant la guerre d’Indépendance américaine, des centaines de Juifs se sont battus dans les rangs de l’Armée continentale, alors qu’ils n’étaient alors qu’une poignée – 3 000 tout au plus. Le financier juif Haym Salomon fut l’un des principaux financiers de la guerre, et Francis Salvador, de Caroline du Sud, l’une de ses première victimes juives. Il périt scalpé par des guerriers cherokees en 1776.
Pendant la guerre de Sécession, près de 7 000 Juifs se sont battus pour l’Union et 3 000 autres pour la Confédération. Le premier aumônier juif américain, Jacob Frankel, fut nommé en 1862 lorsque le président Abraham Lincoln modifia la loi pour permettre aux non-chrétiens de s’engager dans l’armée.
Quelque 250 000 Juifs ont fait la Première Guerre mondiale dans les rangs de l’armée américaine, surtout au sein de la 77e division « Statue of Liberty », composée d’immigrants new-yorkais venus du monde entier.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de 550 000 hommes et femmes juifs ont combattu contre l’Allemagne — soit environ 11 % de la population juive américaine de cette époque — dont des immigrants de première génération dont les proches subissaient le génocide nazi.

Les soldats juifs furent souvent parmi les premiers à entrer dans les camps de concentration et à interagir avec les survivants qui parlaient yiddish, comme le décrit l’autobiographie du rabbin Mayer Birnbaum.
Il n’existe pas de chiffre officiel sur les militaires juifs orthodoxes qui respectent le Shabbat et la casheroute, mais on les estime à quelques centaines. Aleph distribue son magazine trimestriel, The Jewish-American Warrior, à près de 3 500 soldats juifs – sans oublier ceux qui le consultent en ligne – ce qui contribue à renforcer leur identité juive, explique Estrin.
Les 15 000 militaires juifs de l’armée américaine sont donc plus nombreux que les 12 135 ressortissants américains qui servent dans les rangs de Tsahal en Israël, selon les derniers chiffres de l’armée israélienne.

Reprendre des forces
Lors de la récente convention d’Aleph, plus de 200 aumôniers militaires, militaires et cadets juifs se sont retrouvés : certains venaient des États-Unis (jusqu’à d’Hawaï), d’autres d’Espagne, d’Allemagne, du Japon. Parmi eux figuraient 25 cadets de West Point, qui représentent près de 20 % des 125 étudiants juifs de l’académie, ainsi que des cadets et du personnel de l’Académie navale, de l’Académie de l’Armée de l’air et de l’Académie de la Garde-Côte.

Pour nombre d’entre eux, cette conférence annuelle est l’occasion de renouer avec de vieux amis et les traditions.
« Malgré la présence de nombreux collègues et camarades, la plupart d’entre nous se sentent isolés, sur le plan spirituel, dans notre vie de militaire », confie l’aumônier lieutenant-colonel Joseph Friedman, directeur adjoint du Corps des aumôniers de la Garde nationale aérienne à la base conjointe Andrews, dans le Maryland.
« Ça redonne des forces de retrouver de vieux amis, de nous raconter nos ‘histoires de guerre’, ce que nous faisons de bien mais aussi nos échecs. »

Un des moments forts de cette conférence a été la bar-mitsva tardive de Harold Terens, 102 ans et vétéran de la Seconde Guerre mondiale de l’US Army Air Corps. C’était la première fois qu’il mettait les tefillin avant le Shabbat et qu’il était appelé à la Torah.
« Ce fut un moment très émouvant qui a permis d’affirmer la solidarité entre plusieurs générations de soldats juifs », résume Estrin.
Pour la plupart des participants, le message clé est l’importance de garder les valeurs et des forces en cette période difficile, spirituellement parlant.
« J’ai appris une chose, à savoir qu’il est essentiel d’être cohérent dans tout ce que l’on fait », conclut Esther, la soldate orthodoxe de l’infanterie aéroportée.
« Les gens ne manqueront jamais de remarquer que tu ne fais pas ce que tu prétends être important pour toi. Si on se bat pour ses valeurs quand les choses sont difficiles, on y gagne le respect. »
